Mercredi 3 septembre 2008

“L’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage”


Restée sur ma faim après l’échec au Kang Yatse suite aux mauvaises conditions météo, j’ai pris à Leh le permis pour l’ascension du Mentok II, parmi les 3 plus de 6000 mètres les plus courus du Ladakh. Impossible d’obtenir de réelles informations sur le niveau de difficulté de ce pic. Selon les uns, il est technique et pour les autres, c’est de la randonnée, je verrai de quoi à l’air le monstre à Korzok…

 


 


Un peu idéaliste, je pense trouver sur place un guide et le matériel technique ; car la vraie expédition c’est de tenter d’organiser quelque chose depuis Leh… Mais l'opération n'est pas pour autant facile dans ce petit hameau…

 

Au bout de deux heures de combat acharné, un "poney man" se propose pour l’ascension. Il n’a jamais chaussé les crampons et ne connaît pas le sommet mais, pour quelques roupies, il veut bien s’improviser guide. Pas top, mais après une petite formation neige et glace il fera bien l’affaire !

Pour le matériel, c’est une autre histoire… La responsable du restaurant me dégote une paire de vieux crampons d'un modèle jamais vu auparavant... Ils n'ont pas été réglés depuis au moins 50 ans à en croire l'état des vis et des écrous... Tout le village se met en branle-bas de combat pour les régler ; le crampon droit part au monastère tandis que le gauche atterrit au "garage" local. Une heure plus tard, les deux crampons me reviennent huilés et adaptés à ma taille. Il ne reste plus qu'à trouver un piolet et une corde et le tour est joué ; je reste motivée...

 

 

Au village je retrouve le couple de Français sympathiques rencontré sur le dernier trek. Eux aussi envisagent l'ascension du sommet et m'invitent à me joindre à leur petite expédition. Ils n'hésitent pas une seconde à me proposer de partager toute leur logistique avec eux. Lorsqu'il y en a pour deux, il y en a pour trois... Ils sont d'une générosité incroyable et cela me fait très plaisir de partager cette ascension avec ce couple plein d'humour et amoureux de la montagne. Un 6000 mètres, ce n'est pas rien, tout de même !

 



 

Ils ont une corde, un piolet en rab et ont embauché un guide tibétain professionnel. Il a de l'allure le guide ! C'est l'unique en son genre avec ses dreadlocks, son short sur un caleçon rayé et ses chaussures d'alpinisme en coque plastique...

Je licencie mon pseudo guide sur le champ (ici, pas de préavis de licenciement... bon, OK, c'est pas drôle...) et me voilà partie avec l'équipée française pour l'ascension du Mentok Kangri II et dans de bonnes conditions. Je dois avoir un bon karma, comme on dit souvent ici...

 

 

Au camp d'altitude, à 5500 mètres, nous commençons les festivités par un thé-citron-gingembre et la traditionnelle thukpa (soupe tibétaine), très bons pour l'altitude paraît-il. Ensuite, c'est le contrôle du matériel : réglage des crampons, encordement, rappel de l'arrêt sur glacier... Le matériel est sommaire : pas de harnais, encordement à l'ancienne et à la taille, piolets de l'armée qui pèsent au moins 5 tonnes, et bien sûr pas de broche à glace ni de mousquetons, pourtant j'ai bien cru apercevoir des crevasses sur la paroi.

Namgyal nous rassure en nous disant que c'est "easy", qu'il a déjà fait le sommet plus de trente fois et que nous allons "just enjoy".

 



 

Le temps jusque-là mauvais se dégage, laissant apparaître un magnifique coucher de soleil sur le lac. Une veillée au feu de camp à la bouse de yack (pas commun...) et nous allons nous coucher avec ces belles images dans la tête et l'excitation du sommet pour le lendemain.

 


 


Ce n'est qu'à 6 heures du matin que Namgyal nous réveille. Un peu tard pour commencer une telle ascension ! Probablement qu'il a voulu faire une "grasse mat..."

 

 

Il nous faut plus d'une heure pour rejoindre le replat du glacier en marchant sur la pénible moraine. Thomas se sent nauséeux, une probable supercherie pour obtenir le chocolat de sa belle qui finit par le lui laisser, un peu difficilement quand même ! C'est donc à grands coups de chocolat et de coramine glucose que ce dernier reprend des forces. Dans ces tourments, nous n'attaquons la pente vers le sommet que vers 9 heures 30, un peu tard quand on sait que la face est en plein soleil depuis 5 heures du matin et qu'il n'y a pas eu de regel cette nuit.

 

 

Notre progression est maintenant lente mais régulière et le sommet se rapproche, nous ne sommes plus qu'à 200 mètres de la cime. Plus la pente se redresse et plus Lorie-Anne, qui pratique peu la haute montagne, se sent mal à l'aise. "Et si nous rejoignions les rochers ???" nous dit-elle en gardant le sourire. Namgyal nous confirme que la neige est la meilleure option, nous suivons ! Je me fais plusieurs remarques sur les choix de Namgyal ; horaire, itinéraire, technique d'approche, matériel... mais il est le guide, le pro, celui qui a déjà pratiqué ce sommet plus de trente fois, je lui fais une confiance absolue...

 

 

La pente se redresse encore. C'est là que la catastrophe arrive ; Namgyal, probablement en manque de pratique de cramponnage, fait un faux-pas et entraîne Lorie-Anne dans sa chute. Nous sommes encordés à 3 mètres tous les quatre et je suis la prochaine ! Il faut réagir vite ! Je plante le piolet dans la neige molle, la corde se tend, je sens que je pars mais mon piolet est bien ancré et Thomas, derrière moi, a préparé un assurage en béton en voyant tout le monde tomber dans le vide.

Étant donné les conditions d'enneigement, nous décidons de faire demi-tour. Continuer ainsi vers le sommet, c'est se tuer. Le guide nous demande si nous sommes certains de vouloir redescendre d'un air un peu surpris. Oui !!! Nous sommes certains !!!

 

Lorie-Anne, déjà pas très à l'aise, est maintenant très inquiète mais elle garde un sang-froid et une énergie à toute épreuve. Il faut redescendre lentement, car chaque faux-pas nous emmènerait tout droit à la catastrophe. Thomas et moi rejoignons doucement nos compagnons tombés plus bas. Un pas, deux pas ... la neige se décolle à nouveau et cette fois, c'est au tour de Thomas de tomber ! Je n'ai le temps de rien faire, que de subir ! La corde entre lui et moi se tend et fait l'effet d'un propulseur, je pars dans le vide entraînant dans ma chute Lorie-Anne, puis Namgyal. Nous voici partis tous les quatre dans la pente et à très vive allure. Je suis dos à la pente et je vois mes crampons et la tête de Thomas juste en-dessous. Ne pas l'empaler. Me décaler à gauche. Ne pas lui enfoncer mes crampons dans le crâne. Je me déporte. J'ai encore pris de la vitesse. Il faut maintenant que je me retourne, dans ce sens, je ne peux rien faire ! Je vais vite, très vite. Me retourner, me retourner maintenant ! Ancrer le piolet et m'arrêter. Je ne vois plus ce qui se passe autour de moi. Je ne sais pas si j'ai heurté Thomas. M'arrêter. Ancrer le piolet. Ancrer ce putain de piolet de 5 kilos dans la neige. Et la neige qui ne tient pas ! Forcer encore. Mettre tout mon poids sur le piolet. Pénétrer la glace. M'arrêter ! Enfin, je ralentis... J'ancre le piolet... ouf je m'arrête !!!

Les autres ont dû suivre la même trajectoire de leur côté. La descente a été infernale, si lente et si rapide à la fois. "Thomas, Lorie-Anne, vous n'avez rien ?" ; "Namgyal, OK ?". Tout le monde est sain et sauf. Nous sommes là, suspendus à nos piolets à seulement 20 mètres de la crevasse. Nous venons de dévaler presque 80 mètres de pente et j'ai bien cru y rester ! J'ai eu si peur !!!

 

 


Malgré cette mésaventure tout le monde garde un sang-froid incroyable, et même Lorie-Anne qui était déjà paniquée, réagit de manière très positive. Tous dans l'action ! Il faut redescendre, s'éloigner de la crevasse, se mettre à l'abri, sauver sa peau !

C'est en crampons, piolets et en marche arrière que nous descendons, petit à petit, la peur au ventre. Enfin, nous arrivons au replat du glacier puis rapidement aux rochers. Nous pouvons enfin souffler ! Entre nous, pas un bruit, pas un échange, tout le monde est sous le choc. Ce n'est que quelques heures plus tard que les langues se délient autour d'une bonne bière histoire de relâcher la pression...

 

J'avais des intuitions sur le déroulement de la course et j'aurais dû les écouter et m'imposer. Je le sais maintenant, que cela me serve de leçon !

 

 

Nous avons eu de la chance ... et un bon karma !!!

- Publié dans : Carnet de voyage
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  • parlerdelles
  • : Femme
  • : 14/04/1971
  • : lille
  • : Voyages Sport Montagne femmes Alpinisme
  • : Nous sommes 2 femmes, la trentaine et allons parcourir pendant un an l'Himalaya d'ouest et est, en autonomie et en majeure partie à pied. Notre objectif : mettre la lumière sur les associations et actions concernant la condition des femmes là bas

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