“L’important, c’est pas la chute, c’est
l’atterrissage”
Au bout de deux heures de combat acharné, un "poney man" se propose pour l’ascension. Il n’a jamais chaussé les crampons et ne connaît pas le sommet mais, pour quelques roupies, il veut bien s’improviser guide. Pas top, mais après une petite formation neige et glace il fera bien l’affaire !
Ils ont une corde, un piolet en rab et ont embauché un guide tibétain professionnel. Il a de l'allure le guide ! C'est l'unique en son genre avec ses dreadlocks, son short sur un caleçon rayé et ses chaussures d'alpinisme en coque plastique...
Au camp d'altitude, à 5500 mètres, nous commençons les festivités par un thé-citron-gingembre et la traditionnelle thukpa (soupe tibétaine), très bons pour l'altitude paraît-il. Ensuite, c'est le contrôle du matériel : réglage des crampons, encordement, rappel de l'arrêt sur glacier... Le matériel est sommaire : pas de harnais, encordement à l'ancienne et à la taille, piolets de l'armée qui pèsent au moins 5 tonnes, et bien sûr pas de broche à glace ni de mousquetons, pourtant j'ai bien cru apercevoir des crevasses sur la paroi.
Il nous faut plus
d'une heure pour rejoindre le replat du glacier en marchant sur la pénible moraine. Thomas se sent nauséeux, une probable supercherie pour obtenir le chocolat de sa belle qui finit par le lui
laisser, un peu difficilement quand même ! C'est donc à grands coups de chocolat et de coramine glucose que ce dernier reprend des forces. Dans ces tourments, nous n'attaquons la pente vers le
sommet que vers 9 heures 30, un peu tard quand on sait que la face est en plein soleil depuis 5 heures du matin et qu'il n'y a pas eu de regel cette nuit.
La pente se redresse
encore. C'est là que la catastrophe arrive ; Namgyal, probablement en manque de pratique de cramponnage, fait un faux-pas et entraîne Lorie-Anne dans sa chute. Nous sommes encordés à 3 mètres
tous les quatre et je suis la prochaine ! Il faut réagir vite ! Je plante le piolet dans la neige molle, la corde se tend, je sens que je pars mais mon piolet est bien ancré et Thomas, derrière
moi, a préparé un assurage en béton en voyant tout le monde tomber dans le vide.
Étant donné les conditions d'enneigement, nous décidons de faire demi-tour. Continuer ainsi vers le sommet, c'est se tuer. Le guide nous demande si nous sommes certains de vouloir redescendre d'un air un peu surpris. Oui !!! Nous sommes certains !!!
Lorie-Anne, déjà pas très à l'aise, est maintenant très inquiète mais elle garde un sang-froid et une énergie à toute épreuve. Il faut redescendre lentement, car chaque faux-pas nous emmènerait tout droit à la catastrophe. Thomas et moi rejoignons doucement nos compagnons tombés plus bas. Un pas, deux pas ... la neige se décolle à nouveau et cette fois, c'est au tour de Thomas de tomber ! Je n'ai le temps de rien faire, que de subir ! La corde entre lui et moi se tend et fait l'effet d'un propulseur, je pars dans le vide entraînant dans ma chute Lorie-Anne, puis Namgyal. Nous voici partis tous les quatre dans la pente et à très vive allure. Je suis dos à la pente et je vois mes crampons et la tête de Thomas juste en-dessous. Ne pas l'empaler. Me décaler à gauche. Ne pas lui enfoncer mes crampons dans le crâne. Je me déporte. J'ai encore pris de la vitesse. Il faut maintenant que je me retourne, dans ce sens, je ne peux rien faire ! Je vais vite, très vite. Me retourner, me retourner maintenant ! Ancrer le piolet et m'arrêter. Je ne vois plus ce qui se passe autour de moi. Je ne sais pas si j'ai heurté Thomas. M'arrêter. Ancrer le piolet. Ancrer ce putain de piolet de 5 kilos dans la neige. Et la neige qui ne tient pas ! Forcer encore. Mettre tout mon poids sur le piolet. Pénétrer la glace. M'arrêter ! Enfin, je ralentis... J'ancre le piolet... ouf je m'arrête !!!
C'est en crampons, piolets et en marche arrière que nous descendons, petit à petit, la peur au ventre. Enfin, nous arrivons au replat du glacier puis rapidement aux rochers. Nous pouvons enfin souffler ! Entre nous, pas un bruit, pas un échange, tout le monde est sous le choc. Ce n'est que quelques heures plus tard que les langues se délient autour d'une bonne bière histoire de relâcher la pression...
Nous avons eu de la chance ... et un bon karma !!!